C’est le Montpelliérain le plus puissant de l’histoire française. Bras droit de Napoléon, Jean-Jacques Régis de Cambacérès a solidement ancré la franc-maçonnerie à Montpellier. Interview de Philippe Saurel, adjoint au maire, qui vient de rendre hommage à son "frère" lointoin dans une des loges de la ville.
La Gazette. Vous avez, au printemps dernier, donné une conférence sur Jean-Jacques Régis de Cambacérès dans le temple franc-maçon de la Grande Loge de France, avenue de Maurin. Qu’est-ce qui vous fascine dans ce personnage relativement méconnu, et parfois controversé ?
Philippe Saurel. C’est le Montpelliérain qui a exercé les plus hautes charges de toute l’histoire de la Nation. En tant que deuxième consul de Bonaparte, cet avocat préside le Sénat et le Conseil d’Etat. Puis, comme archichancelier (1804), il a tenu les rênes de la France pendant que l’Empereur faisait la guerrre en Bavière, en Prusse et en Russie. Ce grand travailleur, très intelligent, est le principal rédacteur du Code civil. Solitaire, jalousé et calomnié, il a montré une certaine trempe pour naviguer entre les révolutionnaires parisiens enragés et la grande bourgeoisie, entre la noblesse qu’il représente comme député aux états généraux (1789) et la République portée par le Siècle des lumières. C’est un passeur entre l’ancien monde et le nouveau. Ainsi, il s’est inspiré du cahier de doléances des corporations Montpelliéraines pour bâtir un Code civil toujours d’actualité.
Dans un livre sur les grands personnages Montpelliérains, le journaliste Max Allier fait de Cambacérès un portrait très antipathique. Il le trouve égoïste, lâche, cupide, toujours du côté du plus fort, et souvent guidé par son seul intérêt financier...
Je ne partage pas ce point de vue. Même s’il fallait être prudent et tacticien pour survivre en ces temps-là, sa vie et son oeuvre témoignent d’un sens profond de la justice et du bien public. En cela, il suit le rigoureux exemple de son père : maire de Montpellier (de 1753 à 1778), Jean-Antoine de Cambacérès n’a pas hésité à attaquer l’intendant du roi qui détournait l’eau de la ville pour irriguer son propre domaine. Cela dit, c’est vrai, Cambacérès s’est beaucoup enrichi sous l’Empire à travers un cabinet de conseils juridiques à Paris. Et dès la Révolution, il a fait de bonnes affaires en rachetant des domaines vendus comme biens nationaux. Ainsi, il a acquis le domaine de Caravètes, à Murles, emblématique des consuls Montpelliérains. Et le château de Saint Drézéry, qui appartenait à l’Eglise. Mais à sa mort, devenu très pieux, il légua ce dernier à la cathédrale de Montpellier.
Reste que Montpellier n’a jamais vraiment cultivé sa mémoire...
Une toute petite rue du centre-ville porte son nom, près de la place Chabaneau où il est né. Ainsi que le hall du temple de la Grande Loge de France (il était franc-maçon, nous y reviendrons) et une tour de la Paillade aujourd’hui démolie. Mais au-delà de ces mentions symboliques, Cambacérès demeure le grand oublié de Montpellier. C’est sans doute lié aux vieux fond royaliste de la cité : Cambacérès a voté la mort de Louis XVI, et certains ne le lui ont jamais pardonné. Il y a aussi la question de son homosexualité, réelle ou inventée, mais qui a longtemps posé problème. Enfin, c’était une sorte de super-énarque, et les Français n’aiment pas les énarques...
Vous avez souligné les services rendus à la France par Cambacérès. Mais ici, à Montpellier, qu’a-t-il apporté ?
Il fait partie de ces modérés qui ont calmé le jeu pendant la Révolution. Président du tribunal criminel de l’Hérault (en 1791), il prend parti contre la peine de mort à plusieurs reprises. Certes, il finit par voter, en 1793, l’exécution du roi. Mais dans un premier temps, il a contesté à la Convention le pouvoir de juger Louis XVI et a exigé qu’on lui donne les moyens de préparer sa défense. C’était un partisan de la révolution douce.
Avec le Consulat, puis l’Empire, il devient le personnage le plus important de l’Etat après Bonaparte. S’est-il servi de son pouvoir pour servir Montpellier ?
Pas directement, à ma connaissance. Il est d’ailleurs très peu revenu à Montpellier à partir du moment où ses charges l’ont entraîné vers Paris. Mais il a mis en contact d’autres grands Montpelliérains avec Napoléon Bonaparte, et cela a évidemment aidé la ville. C’est le cas en particulier de son ami Jean-Antoine Chaptal, nommé ministre de l’Intérieur en 1801, qui a beaucoup fait pour la faculté de médecine de Montpellier. Un autre Montpelliérain influent, Paul-Joseph Barthez, a été nommé médecin du Premier consul en 1801. Tout comme Cambacérès, Chaptal et Barthez étaient francs-maçons.
Quel est exactement le rôle et l’importance de Cambacérès dans la franc-maçonnerie ? Et quelles répercussions cela a-t-il eu sur Montpellier ?
Cambacérès est initié dans la loge de Saint Jean du Secret en 1772, puis rejoint l’Ancienne ou la Réunion des Elus en 1779, avant d’être élu député des loges Montpelliéraines du Grand Orient en 1786. Sous la Révolution, il entre chez les Amis fidèles. Par la suite, l’Empereur veut s’appuyer sur la franc-maçonnerie pour contrôler les élites... tout en les surveillant de près. C’est Cambacérès qui jouera ce rôle. Jusqu’à devenir, en 1805, grand maître adjoint du Grand Orient.
A Montpellier, il a encouragé la franc-maçonnerie à oeuvrer dans des domaines caritatifs : soutien aux hôpitaux, aide aux funérailles des indigents, dons alimentaires. D’ailleurs, il était en même temps prieur des Pénitents blancs, cette confrérie catholique Montpelliéraine orientée vers la bienfaisance.
Sur la longue durée, c’est Cambacérès qui a solidement ancré la franc-maçonnerie à Montpellier. Certes, il y avait déjà une effervescence intellectuelle avec l’Ecole de médecine, et un développement économique, avec la chimie et le textile. Mais le boosteur, celui qui a fait de Montpellier une des premières villes maçonnes de France, c’est Cambacérès.
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